Daniel Perestrelo Directeur Solutions numériques et Engagements contractuels
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Dans une grande organisation, moderniser revient souvent à changer un moteur en plein vol. Les opérations ne s’arrêtent pas. Les services doivent être maintenus. Et pourtant, il faut transformer l’appareil sans compromettre les éléments qui le gardent en l’air. C’est précisément là que se distinguent les organisations qui ont une feuille de route de celles qui ont réellement la discipline, la capacité et le courage de l’exécuter.  

Les ambitions des entreprises ne manquent pas, avec des projets en infonuagique, en cybersécurité, en données, en intelligence artificielle, en automatisation et en rationalisation du portefeuille applicatif. Même si la modernisation est un sujet omniprésent, elle se traduit beaucoup moins souvent par une capacité réelle à mener celle-ci à terme sans désorganiser l’entreprise. Le problème vient rarement de la vision. Il vient du quotidien: des équipes déjà sollicitées, une pression opérationnelle constante, des dépendances nombreuses, des décisions trop lentes et un rythme de changement supérieur à ce que l’organisation peut absorber.  

Le véritable frein à la modernisation n’est probablement pas la technologie, mais plutôt la capacité réelle de l’organisation à absorber le changement sans fragiliser ses opérations.  

La capacité d’absorption ne se lit pas dans un tableau de bord. Elle se mesure sur le terrain. Combien de changements peut-on mener de front sans épuiser les équipes importantes au sein de l’organisation? Quelle disponibilité reste-t-il aux experts d’affaires et aux spécialistes techniques alors qu’ils doivent déjà composer avec la charge quotidienne? Les gestionnaires peuvent-ils encore prendre des décisions rapidement, soutenir leurs équipes et absorber les impacts sur les opérations? Si la réponse n’est pas intuitive, le problème n’est plus la feuille de route. C’est la capacité d’exécution.  

Un autre mythe persiste: croire que l’IA va compenser, presque par magie, les faiblesses de la modernisation.  

Plusieurs dirigeants croient à tort que quelques agents conversationnels, quelques automatisations ou quelques outils intelligents pourraient remplacer des données fiables, une gouvernance claire, une architecture cohérente, des compétences internes et une vraie capacité d’exécution. L’idée peut paraître séduisante, mais elle est risquée. Dans une grande organisation, l’IA peut accélérer certaines tâches et aider à analyser, structurer et automatiser. Mais elle ne remplace pas les fondations, les arbitrages, la conformité ou la transformation des processus.  

C’est dans ce contexte que l’on reconnaît les organisations qui disent haut et fort moderniser, mais dont l’impact est limité. Les initiatives se multiplient, les projets pilotes s’enchaînent et les annonces s’accumulent, avec maintenant l’IA ajoutée à la liste, comme si un mot de plus dans la présentation suffisait à rendre le tout crédible. Pendant ce temps, les arbitrages demeurent flous, les ressources critiques sont saturées, les dépendances sont connues sans être réellement traitées, et les équipes qui composent avec la charge quotidienne doivent en même temps soutenir la transformation. Une organisation qui multiplie les annonces sans créer la capacité de les absorber ne modernise pas. Elle accumule des intentions, puis elle s’étonne que les résultats ne soient pas au rendez-vous.  

Autre erreur fréquente : traiter la modernisation comme un projet, alors qu’elle doit être considérée comme un programme.  

Transformer des bases de données, préparer l’infrastructure, revoir l’architecture, renforcer la sécurité, former les équipes, adapter les processus, coordonner des dépendances et piloter plusieurs chantiers en parallèle : cela dépasse largement un livrable unique. Il s’agit d’un programme de transformation. Et un programme nécessite beaucoup plus qu’un échéancier et un budget. Il exige une gouvernance explicite, des responsables capables de piloter l’ensemble du programme, des barèmes d’arbitrage clairs, ainsi qu’une lecture transversale des risques, des bénéfices, des capacités et des séquences à respecter. Sans cela, chaque initiative progresse en vase clos et la transformation se fragmente.  

Alors, quand une organisation a atteint le maximum de sa capacité, quelles options s’offrent réellement à elle?  

Les solutions sont plus nombreuses qu'on peut le croire: revoir les priorités, étaler davantage la trajectoire, renforcer certaines équipes ou ajuster le rythme du programme. Mais lorsqu’une entreprise veut moderniser sans aggraver une situation déjà difficile, l’appui d’un partenaire reconnu devient souvent l’un des leviers les plus pertinents. Le rôle du partenaire ne se limite pas à ajouter de la capacité. Il aide à absorber la charge sans accentuer la pression sur des équipes déjà sollicitées. Il apporte aussi une expertise spécialisée, des approches éprouvées et une capacité de structuration que l’organisation ne peut pas toujours mobiliser seule au moment opportun. Autrement dit, il soutient l’initiative autant par la capacité qu’il ajoute que par le jugement et l’expérience qu’il apporte.  

Avant de conclure cet article, prenez quelques minutes pour évaluer votre démarche de modernisation avec lucidité. Est-elle réellement pilotée comme un programme, avec des choix clairs, une gouvernance forte, une capacité d’exécution et des fondations solides? Ou demandez-vous encore à votre organisation de bâtir l’avenir avec les moyens, les réflexes et la surcharge d'une autre époque?  

Sources et références  

  • Boston Consulting Group (2024). Most Large-Scale Tech Programs Fail—Here’s How to Succeed. Cette référence appuie directement l’idée qu’une transformation complexe ne se résume pas à une ambition technologique : elle exige une discipline d’exécution, une gestion rigoureuse des interdépendances, une mobilisation réaliste des ressources et une gouvernance capable de soutenir le rythme du programme.  
  • AWS (septembre 2025). A Framework for Accelerated Modernization and Technical Debt Reduction. Cette publication soutient que la dette technique freine directement la capacité de transformation, et qu’une modernisation crédible exige une approche structurée, séquencée et cohérente pour traiter simultanément dépendances, résilience, sécurité et capacité d’évolution.  
  • Project Management Institute. Governance of Portfolios, Programs, and Projects: A Practice Guide et Benefits Realization Management Framework. Ces références appuient l’idée centrale de l’article selon laquelle une modernisation complexe doit être gouvernée comme un programme, avec des mécanismes d’arbitrage, une lecture transversale des dépendances, un pilotage explicite des bénéfices et une instance de décision capable de tenir l’ensemble dans le temps.  
  • McKinsey (2024). The gen AI operating model: A leader’s guide. Dans les grandes organisations, l’IA ne crée pas de valeur durable par simple ajout technologique. Elle exige un modèle opératoire, des responsabilités claires, des fondations de données solides et une gouvernance cohérente.