Daniel Perestrelo Directeur Solutions numériques et Engagements contractuels
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La plupart des projets de modernisation ne sont pas rejetés parce qu’ils sont inadéquats, mais parce qu’ils sont présentés sous une forme que l’organisation ne traite jamais comme une priorité.  

Le vrai défi commence là : non pas quand le risque est identifié, mais quand il faut obtenir l’adhésion nécessaire à l’investissement. Qu’il s’agisse du CIO, d’un directeur, d’un gestionnaire ou d’un autre décideur influent, l’obstacle est souvent le même. Les projets de modernisation sont rarement écartés faute de pertinence. Ils peinent plutôt à s’imposer parce qu’ils arrivent devant l’organisation avec un coût immédiat, des bénéfices moins tangibles à court terme et une priorité plus facile à repousser que d’autres. Dans ce contexte, la manière de présenter l’initiative ne crée pas l’enjeu, mais elle influence souvent de façon déterminante la décision qui en découle.  

Un nouveau produit évoque un potentiel de croissance. Une acquisition ouvre l’accès à un marché. Une expansion annonce de nouveaux revenus. La modernisation, pour sa part, vise surtout à prévenir une interruption, à réduire une vulnérabilité ou à dégager une capacité que l’organisation reconnaît encore difficilement comme une valeur concrète. Pour un comité de direction, l’arbitrage ne relève pas uniquement du budget; il est aussi narratif, stratégique et politique.  

Le malentendu fondamental  

Le malentendu ne vient pas d’une incapacité des décideurs à comprendre la technologie. Il vient du fait que la modernisation leur est encore trop souvent présentée dans un langage difficile à prioriser : vocabulaire technique, indicateurs techniques, logique de correction plus que de création de valeur. Or, les personnes qui arbitrent ces choix ne se limitent pas à la haute direction technologique. Il peut s’agir de vice-présidents, de directeurs, de gestionnaires responsables d’un secteur, d’un budget, d’une transformation ou d’un service critique. Tous n’analysent pas l’enjeu avec les mêmes repères, mais tous influencent la capacité réelle de l’organisation à agir.  

Les organisations les plus avancées ont déjà compris une chose : la modernisation ne se défend plus uniquement sur le terrain technologique. Elle doit être portée comme une décision d’affaires, parce que ses conséquences touchent directement la croissance, le risque, la continuité des opérations et la capacité d’exécution. Pourtant, une part trop importante des initiatives numériques n’atteint toujours pas les résultats d’affaires attendus. L’écart ne s’explique pas seulement par l’exécution. Il commence souvent au moment où l’on tente d’obtenir l’adhésion, de justifier l’investissement et de positionner l’enjeu dans la stratégie de l’entreprise.  

Un projet de modernisation positionné comme un « remplacement de serveurs » ou une « migration vers le cloud » ne mobilise personne au-delà de la direction TI. Le même projet, positionné comme « réduction de 40 % du temps de mise en marché des nouveaux produits numériques » ou « élimination du risque de panne sur les systèmes transactionnels qui génèrent 80 % du chiffre d'affaires », change complètement la conversation.  

Ce que la modernisation permet réellement  

Les projets de modernisation qui obtiennent un vrai appui exécutif ont un trait commun : ils ne sont pas défendus pour leur élégance technique, mais pour leur effet concret sur l’entreprise. Réduction du risque opérationnel. Accélération de la mise en marché. Simplification des outils. Capacité accrue à intégrer l’IA, à absorber une acquisition ou à soutenir une croissance que l’environnement actuel freine déjà. À partir du moment où la discussion bascule vers ces résultats, la modernisation cesse d’être perçue comme un centre de coûts. Elle redevient ce qu’elle aurait toujours dû être : un choix stratégique.  

La modernisation n’est pas seulement un investissement dans la technologie. C’est un investissement dans la capacité réelle de l’organisation à opérer, à innover et à croître. Pour qu’elle soit priorisée comme telle, elle doit être formulée comme telle dès le départ.  

La traduction stratégique : une responsabilité partagée  

Les organisations les plus performantes attendent désormais de leurs décideurs, de leurs responsables de transformation et de leurs leaders technologiques qu’ils relient les choix technologiques aux résultats d’affaires, qu’ils participent aux arbitrages stratégiques et qu’ils fassent converger technologie, talents et exécution.  

Cette évolution impose une compétence qui n'est pas uniquement technique : la capacité de traduction. Traduire un risque d'obsolescence en risque de perte de revenus. Traduire une dette technique en incapacité à lancer un nouveau produit dans les délais du marché. Traduire un manque d'interopérabilité en coût d'intégration lors de la prochaine acquisition. Dans cet exercice, l’architecte ne sert pas seulement à valider une solution. Il aide les décideurs à voir ce que le projet engage réellement : dépendances critiques, limites d’évolutivité, fragilités d’intégration, risques de sécurité ou coûts reportés plutôt qu’éliminés. Lorsqu’il comprend à la fois les contraintes technologiques et les objectifs de l’entreprise, il devient un point d’appui précieux pour éclairer les arbitrages et relier les choix techniques aux résultats attendus.  

Repositionner la modernisation dans la stratégie d'entreprise  

Pour être arbitrée au niveau d’affaires, la modernisation doit être présentée avec les codes, les objectifs et la gouvernance d’un projet d’affaires.  

Rattacher la modernisation à un objectif stratégique explicite 

Pas « migrer 200 applications vers le cloud », mais « sécuriser la continuité des opérations des systèmes qui soutiennent 80 % du chiffre d'affaires », « réduire de 12 mois le délai d'intégration technologique lors de la prochaine acquisition » ou « créer enfin les conditions pour déployer un agent d’IA capable d’automatiser le tri des demandes clients, parce que les données ne seront plus éparpillées entre cinq systèmes qui ne se parlent pas ».  

Faire gouverner le projet au niveau d'affaires, et non uniquement au niveau TI 

Les comités de pilotage doivent inclure des représentants des lignes d'affaires, des responsables capables d’arbitrer les priorités et, lorsque pertinent, des profils d’architecture capables d’éclairer les décisions structurantes, de rendre le risque technique plus lisible et de soutenir l’alignement avec les objectifs d’affaires. Les indicateurs de succès doivent mesurer l'impact sur les opérations, pas seulement le nombre d'applications migrées.  

Présenter la modernisation comme une trajectoire crédible, progressive et mesurable 

Un programme étalé sur trois à cinq ans, avec des phases clairement définies, des résultats visibles à chaque étape et une gouvernance rigoureuse. Un plan que la direction peut défendre parce qu'il parle le langage des affaires.  

Le vrai obstacle n'est pas le budget  

Le budget n’est donc pas le seul obstacle, et il n’est pas toujours le premier. Ce qui bloque souvent, c’est la combinaison d’un investissement difficile à défendre, d’un risque encore perçu comme abstrait et d’un positionnement insuffisamment stratégique. Tant que la modernisation reste présentée comme un sujet TI, elle demeurera vulnérable dans les arbitrages.  

Un projet technique qui demande des millions sans promettre de revenus sera toujours reporté ou refusé. Un projet d'affaires qui démontre comment la modernisation réduit les risques opérationnels, accélère la mise en marché, améliore la conformité réglementaire et prépare l'organisation à tirer parti de l'intelligence artificielle a une tout autre chance d'être approuvé.  

La modernisation n’est pas freinée parce qu’elle manque de valeur. Elle est freinée parce que cette valeur arrive encore trop souvent sous une forme que l’entreprise n’arbitre pas. Le jour où elle sera portée comme une décision d’affaires, avec ses risques, ses coûts d’inaction et ses gains concrets, elle cessera enfin d’être la dépense que l’on reporte, pour devenir la décision que l’on assume.  

 

Sources et références  

  • Gartner (2024). Gartner Survey Reveals Only 48% of Digital Initiatives Are Successful. Les initiatives numériques réussissent mieux lorsqu’elles sont coportées par le CIO et les autres dirigeants d’affaires.  
  • McKinsey / Technology Magazine (2020). How CIOs Become Strategic Business Leaders. La performance du CIO dépend de sa capacité à faire de la technologie un moteur explicite de valeur d’affaires.  
  • IBM Institute for Business Value (2025). IBM Study: CEOs Double Down on AI While Navigating Enterprise Hurdles. L’architecture de données intégrée, le ROI de l’innovation et la cohérence des choix technologiques deviennent des enjeux d’affaires explicites au niveau du PDG.  
  • IBM Institute for Business Value (2026). IBM Study: CEOs are Reshaping C-suite Roles for the AI Era. Les rôles de direction convergent davantage autour de la technologie, des talents et de l’exécution, ce qui renforce le rôle stratégique du CIO.  
  • Alithya (2026). Architecture d’entreprise : accélérateur de transformation dans l’assurance. L’architecture d’entreprise y est présentée comme un mécanisme d’alignement entre objectifs stratégiques, capacités métiers, processus, applications et données, afin d’accélérer la transformation organisationnelle.